Dealers de mots
Mots volés à Berlin, 2009
Kaplan Frédéric. Dealers de mots : la langue comme capital de l’intelligence artificielle. Actes sud, 2026L’outil qui fait entrer le monde dans nos quotidiens et nous permet d’accéder aux connaissances acquises par l’homme en un instant est aussi un instrument qui perturbe l’économie de l’information. Bouleversant tant le monde de l’édition que l’accès aux sons et aux images, l’Internet constitue un incroyable réservoir de signes que les algorithmes organisent pour servir de machines à penser.La force de calcul est juste une question d'investissement financier. Le capital linguistique, par contre, se construit patiemment et dans la durée. Il fait la différence sur le long terme.
p. 76
L’analyse de Frédéric Kaplan se concentre sur l’impact de cette technologie sur la langue et donc sur un vecteur essentiel de l’interaction entre les humains.

L’essai de Frédéric Kaplan éclaire les mécanismes de cette organisation du savoir depuis les premiers moteurs de recherche jusqu’à l’intelligence artificielle. Une sophistication rendue possible par les capacités de calcul décuplées et par la collecte incessante de données. Les grands groupes amassent les quantités phénoménales de traces que nous laissons sur la toile pour les transformer en profits. Nos pensées et de nos émotions, nos productions visuelles et sonores sont monétisées grâce à des algorithmes qui restent mystérieux pour la plupart des usagers.
Le temps de travail nécessaire à ses productions n’étant pour l’essentiel pas rémunéré, cette collecte ressemble davantage à un pillage qu’à une mise en réseau de la connaissance. Soucieux de leur visibilité, les producteurs s’efforcent même de fournir des contenus aux modèles de langage.
On admet de plus en plus fréquemment que certaines tâches réputées chronophages et peu valorisantes, comme la rédaction de rapports et de synthèses, pourraient être produites par l'intelligence artificielle. Kaplan se pose alors la question du sens de ces productions. Quelle motivation, en effet, à lire un papier rédigé par une prothèse linguistique ? Cette banalisation de l'écrit automatisé pourrait priver les systèmes de nécessaires rétroactions.Ceux qui possèdent le capital linguistique jouent encore un rôle clé pour le développement de ces services destinés au monde de l'éducation. […] Alors que la médiation technique de l'écriture s'insère dans chaque fissure du tissu éducatif, l'université et l'école perdent peu à peu leur autonomie de fonctionnement. Elles ont désormais besoin de ceux qui ont le capital.
p. 95
Les langues évoluent sous l'impulsion des changements de la société et de modes. Avec l'intelligence artificielle, ces changements sont dictés par le corpus qui sert à l'entrainement et les réglages des algorithmes. Le capital linguistique influence le lexique et la syntaxe; un modèle entrainé sur les tweets de X ne produira pas les mêmes textes que celui basé sur le contenu d'une bibliothèque. De même, les filtres établis par les différentes entreprises différencieront le contenu des textes. Ces paramètres évoluant fréquemment, les mêmes instructions pourront donner des résultats sensiblement différents d'un jour à l'autre, renforçant les phénomènes d'accélération. De plus, la généralisation des productions générées par l'intelligence artificielle a pour effet de modifier le capital linguistique au risque d'en restreindre la diversité.Une vision dystopique se dessine. Dans le possible régime post-linguistique qui s’annonce, le locuteur est devenu un locataire. Il écrit et parle par l'intermédiaire de mots qui ne sont plus tout à fait les siens, des mots qu'il loue à ceux qui possèdent les machines, à ceux qui possèdent les modèles. Il s'exprime par procuration, usant d'une concession temporaire de savoirs discursifs. Toutes ces compétences ne lui appartiennent plus.
p.124
Le site de l'éditeur
Interview de Frédéric Kaplan, Tribu - RTS
Le Monde et Open AI : un pacte en apparence équitable, Un monde connecté - France Culture