Le monde d'hier

Zweig Stefan, Le Monde d’hier, Souvenirs d'un Européen. Le livre de poche, Belfond 1993
blogEntryTopper
En livrant son autobiographie à la veille de son suicide Zweig révèle l'étendue de son désarroi devant la fureur nazie. Cette incertitude tranche avec une lucidité et une ouverture qui contribuèrent à ses succès éditoriaux.

Plus un homme d'Europe avait vécu en Européen, et plus durement il était châtié par le poing qui faisait voler l'Europe en éclats.

p. 327

Lire la suite...

Deutsches Haus

Hess Annette. La maison allemande. Actes Sud 2019.

Dans son bureau, le procureur blond et ses collègues peaufinaient leurs réquisitoires. Les tasses à café sales s'accumulaient sur les piles de dossiers, les soucoupes débordaient de mégots de cigarettes. Derrière les fenêtres se dressait le gigantesque squelette de l'immeuble en construction. Des bâches claquaient au vent. Le chantier avait l'air abandonné, comme si les maîtres d'ouvrage avaient subitement manqué d'argent pour poursuivre les travaux.

p. 361-362

Francfort-sur-le-Main, décembre 1963. Dans le poumon financier en expansion de la République fédérale allemande, le procès dit d’Auschwitz est sur le point de débuter. Le moins que l’on puisse dire est que la tenue de ces audiences divise l'opinion publique. La majorité ne souhaite pas rouvrir cette page d'une histoire aussi récente que douloureuse, alors que les victimes attendent la reconnaissance des violences subies.
En évoquant un chantier suspendu, Annette Hess présente une Allemagne en attente d'un achèvement que seul la clarification du passé permettra. Cette maison allemande c'est aussi le Restaurant “Deutsches Haus” tenu par les parents d'Eva, le personnage central du roman. Lire la suite...

La race des orphelins

Lalo Oscar, La race des orphelins. Belfond, pointillés, 2020.

Le problème, c'est que le totalitarisme crée un homme de masse. La masse des Allemands et la masse des autres. Je suis une femme de masse. D'essentielle à ma naissance, je suis devenue superflue moins de deux ans plus tard. Mon scribe me dit que c'est ça la définition du totalitarisme: quand l'être humain devient superflu.

p. 73


Oscar_Lalo_auteur

S'enquérir d'éléments biographiques sur l'auteur Oscar Lalo réserve quelques surprises. Son site personnel nous invite à ne pas chercher qui il est, lui qui ne le sait pas lui-même, mais à lire ses livres car il y figure tout entier. Alors qu'aucune notice ne lui est consacrée, Wikipédia en propose un portrait devant une bibliothèque vide qui contraste avec les nombreuses références bibliographiques qu'il nous indique en lien avec ce deuxième roman.

Mon scribe s'est installé chez moi. Il a deux valises de livres. Il croit à la lecture pour ranimer ma mémoire. J'ai de quoi lire jusqu'à la fin de ma vie. Ça me rend heureuse. Même si le sujet de ses livres est plutôt sombre. Il dit que les livres sombres sont souvent lumineux. Il dit que la bibliothérapie et la luminothérapie c'est la même chose : une lampe frontale pour fouiller sa vie. Mais à la vitesse à laquelle je lis, il me faudra plusieurs vies. Ça tombe bien. J'ai envie d'en vivre plein d'autres.

p. 29

L'auteur aime à brouiller les pistes, lui qui assiste une femme de septante-sept ans dans sa naissance. Ce livre, mise en abyme d'une vie niée, est d'abord un dialogue. Lire la suite...

Thésée, sa vie nouvelle

de Toledo Camille, Thésée, sa vie nouvelle. Verdier 2020.

Le fil que déroule Camille de Toledo devait servir au tissage de la modernité. Fragilisé par les ruptures du XXe siècle, c'est d'une corde que Thésée s'est saisi. La corde avec laquelle son frère s'est pendu.

ce désir puissant d'assimilation des ancêtres
ou devrais-je dire d'effacement
pour
« donner sa vie à la France »
et
oublier les prières
et vois-tu, mon frère, cette ombre qui s'élance du fond des âges quand, pour survivre ou s’intégrer, il faut renoncer aux rituels qui nous liaient au monde ?
vois-tu le vide et l'errance qui naissent de ces liens effacés ?

p. 205-206

Lire la suite...

Apocalypse cognitive

Bronner Gérald, Apocalypse cognitive. PUF, 2021.

Plaidoyer pour la réflexion et la créativité, l'essai de Bronner pose de bonnes questions sans apporter de réponses toutes faites. L'auteur montre une certaine aversion pour les idéologies, en particulier celles qui prétendent apporter des solutions simples aux problèmes complexes de notre monde. Le sociologue fait cependant une telle confiance à l'humanité et à sa capacité de trouver des réponses technologiques aux défis actuels que ses contradicteurs dénoncent son aveuglement. Son optimisme n'empêche pas Bronner de s'inquiéter de l'indolence qui caractérise les sociétés contemporaines et de ses répercussions sur les urgences qui nous attendent.

Que resterait-il de notre humanité s'il était démontré que tout en nous pouvait être algorithmisé ? Ne nous hâtons pas de répondre à des questions aussi profondément métaphysiques car nous pouvons raison garder. Dans l'état actuel de la connaissance, cette perspective relève plus du fantasme que de la réalité. En effet, si l'intelligence artificielle réussit dans des tâches spécialisées toujours plus nombreuses, il demeure des obstacles robustes à toute comparaison avec le fonctionnement de notre cerveau. Le premier est que les succès des machines sont obtenus au prix d'une production gigantesque de calculs et d'une capacité de mémorisation qui n'ont rien d'équivalent dans les cerveaux humains. Le second est que ces compétences hyperspécialisées ne constituent pas un système de représentation cohérent et autonome doté de ce que l'on appelle banalement un sens commun. En particulier, on l'a souligné, elles sont incapables – et peut-être définitivement – d'explorer l'univers des possibles lorsque cet univers n'a pas déjà été circonvenu.

p. 60

Lire la suite...

Le monstre de la mémoire

Terminus Sobibór, Pólska – wikimedia

Sarid Yishay, Le monstre de la mémoire. Actes Sud, 2020.

[...] si je voulais vraiment devenir historien en Israël, je devais faire une thèse en rapport avec la Shoah – un sujet effrayant pour moi qui voulais ne mener ma barque qu'en eaux calmes, loin des tensions et des émotions fortes.

p. 11

Roman film, roman conte et roman lettre, trois modalités pour exprimer une réalité israélienne contemporaine. La typographie de cette missive ne laisse aucun doute sur la tonalité du texte : dense. En s'adressant au président de Yad Vashem, le narrateur vise une institution des plus symboliques de la mémoire.blogEntryTopper Lire la suite...