Le Royaume
En dévoilant la part d'intimité qu'est son lien à Dieu, Emmanuel Carrère expose ses failles. Sa persévérance dans l'exploration des multiples facettes de cette relation, confirme ses qualités à révéler la part d'universel du parcours de vie très particulier qui est le sien.Il y a des gens que la pornographie gêne, moi pas du tout. Ce qui me gêne, qui me paraît beaucoup plus délicat à aborder, beaucoup plus impudique que des confidences sexuelles, ce sont « ces choses-là » : les choses de l'âme, celles qui ont trait à Dieu. J'aimais bien dans mon for intérieur me croire plus familier d'elles que mes camarades du petit monde littéraire, les méditant et les gardant dans mon cœur. C'était mon secret, dont je parle ici pour la première fois.
p. 523-524

« Touché par la Grâce » en 1990, l'auteur se contraint à une ascèse. Une vie rythmée par la confession et la messe quotidiennes. L'écriture, chaque jour, d'un commentaire de quelques versets de l'Evangile de Jean. Bien qu'après trois ans, il éprouve le sentiment d'avoir fait fausse route, Carrère conserve la vingtaine de cahiers dans lesquels il a consigné ses réflexions.
Ce carton le suit dans plusieurs déménagements et sera rouvert suite à une crise dépressive. Non pas pour reprendre le chemin abandonné il y a plus de vingt ans, mais pour aborder un autre parcours correspondant davantage à son besoin de sens.
Notre conversation en revient toujours à confronter sa vision des choses, que j'appelle métaphysique, et la mienne, qui est historique, romanesque, agnostique. Ma position, en gros, est que la quête du sens de la vie, de l'envers du décor, de cette réalité ultime souvent désignée sous le nom de Dieu, est, sinon une illusion (« Tu n'en sais rien », objecte Hervé, et j'y consens), du moins une aspiration à quoi certains sont enclins et pas les autres. Les premiers n'ont pas davantage raison, ni ne sont plus avancés sur la voie de la sagesse que ceux qui occupent la vie en écrivant des livres ou en générant des points de croissance. C'est comme d'être brun ou blond, d'aimer ou non les épinards. Deux familles d'esprits : celui qui croit au ciel, celui qui n'y croit pas ; celui qui pense que nous sommes dans ce monde changeant et douloureux pour trouver la sortie et celui qui accorde qu'il est changeant et douloureux mais que cela n'implique pas qu'il y ait une sortie.
p. 393
Lui, qui convient que quand [il] aborde un sujet, [il] aime bien le prendre en tenailles, explore en écrivain la bible néo-testamentaire. Ce regard agnostique sur les textes fondateurs met, paradoxalement, en évidence le mystère de la persistance du christianisme. Carrère fait appel à son référentiel, notamment à ses attaches russes, pour éclaircir sa pensée. Son récit n'est donc pas un essai, même s'il est visiblement l'aboutissement d'une recherche documentée.
Pour l'écrivain, une part de la survivance de la foi tient à la force du récit, ou plutôt des récits. Ces regards multiples sur Jésus et les Apôtres sont une force des textes bibliques. Les écrits de Luc, Paul ou Jean en révèlent des facettes différentes qui enrichissent plutôt qu'elles ne sèment le doute sur l'authenticité du Christ.
Le mystère de la Résurrection, acte très intime, dépasse sa tangibilité : Les textes expriment ce saisissement.
La compréhension que Carrère a du Royaume n'est absolument pas dogmatique. Certains l'ont même probablement trouvée profane, voire hérétique. Elle atteste cependant d'une conception dynamique du christianisme. L'auteur ne se dit plus croyant, mais son étude des textes ne l'empêche pas de se sentir relié à une dimension sacrée. Le corpus biblique est, comme le rappelle le théologien, Thomas Römer est d'ailleurs évolutif pour être compris des différentes générations d'Israélites.
Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse - je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient […]
p. 342
De la même manière qu'il traitera de sa constellation familiale, Emmanuel Carrère reste au centre de son analyse – en ce sens son récit relève de l'intime – mais ce n'est qu'avec l'appui de personnes qui lui sont chères qu'il progresse dans une compréhension de l'universalité des textes de la nouvelle alliance. Il se révèle un enquêteur attentif, capable d'assez de recul pour douter de ses certitudes.
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Eléonore Sulser pour Le Temps
Le masque et la plume - France inter