Kolkhoze
Roman hommage à sa mère, Hélène Carrère d'Encausse, autant qu'exploration du conformisme de cette spécialiste de l'Ursse, puis de la Russie et secrétaire perpétuel de l'Académie française. Notoriété savamment construite sur le passé géorgien et russo-germanique des grands-parents maternels de l'auteur.
Ma mère était bien sa fille, qui a passé toute sa vie à observer la Russie, à écrire sur la Russie, à aimer la Russie, en se désintéressant totalement du petit peuple à ses yeux archaïque, folklorique et chauvin dont elle était issue pour moitié. Et je suis bien son fils, sur ce point comme sur tant d'autres, que j'essaie d'élucider dans ce livre.
p. 93
L'enquête que mène Emmanuel Carrère pour dénouer les liens lui permettent de livrer ces chroniques, tantôt intimes, tantôt tournées vers l'état du monde.

Cette écriture rappelle V13, la chronique qu'Emmanuel Carrère a tenue pendant le procès des attentats du 13 novembre 2015. Un événement journalistique dans lequel il a cherché à approfondir le sens de la justice, pour les victimes et les inculpés, pour leurs défenseurs et pour la presse qui a partagé ces semaines de délibérations.
Une même recherche parcourt Kolkhoze : comment la constellation familiale vit-elle le fait que Hélène Carrère, née Zourabichvili, capte toute la lumière ? Comme elle accapare l'attention médiatique grâce à ses accès aux privilégiés, elle prétend décider du comportement de ses proches. Selon l'auteur, elle a évincé son mari – malgré la dévotion qu'il lui portait. De même, elle décidait de ce que son fils pouvait ou non écrire – une attitude qui a aiguisé sa curiosité sur le pouvoir russe.
Dans 1984, chacun doit chaque jour participer à deux minutes de haine collective. La télé russe martèle cette haine 24 heures sur 24. 24 heures sur 24, c'est la même incantation : l'Occident veut la mort de la Russie mais la Russie vaincra comme elle a toujours vaincu parce qu'elle est la Troisième Rome et que sa vie est misérable mais que son âme est forte, alors que la vie de l'Occident est agréable mais son âme faible, dégénérée, minée par les LGBTQ+, les woke, les écologistes, les nazis et les pédophiles. « La raison de l'opération militaire spéciale, dit le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov […] réside dans le contentement de soi des pays occidentaux depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. »
p. 440
Le roman de Carrère est aussi une réflexion sur la construction de l'identité de l'exilé, et plus généralement des personnes à la confluence de plusieurs cultures. Femme de droite – élue députée européenne RPR-UDF –, elle a revendiqué sa nationalité française, une citoyenneté qu'elle considérait comme résultat de sa volonté, sans pour autant contester le droit du sol.
Dans cette expansion de son expertise des confins de l'Empire vers son centre, une chose me surprend, c'est qu'elle n'ait jamais eu l'idée d'un détour par la terre de ses ancêtres, qui était aussi celle de Staline et, après tout, une république soviétique. Jamais elle n'a rien écrit sur la Géorgie, jamais elle n'est allée en Géorgie. Pourtant, depuis la mort de Babou, notre grand-mère paternelle, notre famille la plus proche était la famille géorgienne, et particulièrement celle de Levan […]
p. 280
Au fil du temps sa position à l'égard de la Russie a suscité des critiques et l'incompréhension de son fils. Elle a mis en garde contre l'humiliation que subirait Poutine ou soutenu la chaîne propagandiste RT Russia Today en entrant dans son comité d'éthique. Malgré ces opinions contestables, elle reste mère de l'auteur. Une mère déterminée à affronter la mort même. En baissant finalement la garde face à son destin, elle permettra à ses enfants de l'accompagner sur ce chemin, avant l'hommage national rendu aux Invalides. En partageant ces moments, Emmanuel Carrère donne du relief à une vie par trop maitrisée.
Site de l'éditeur
RTS culture
France Culture – Marie Richeux
Lisbeth Koutchoumoff Arman pour Le Temps
Hélène Carrère d'Encausse à l'Académie française