Colon ne s'écrit pas au féminin
Plan d'ensemble des 4 villages de Aïn-Arnat, Bouhira, Messaoud et Mahouan, formant le premier groupe de la colonie suisse – Archives nationales d'outre-mer
Sans mener une politique coloniale en tant qu'état, la Suisse est souvent plus impliquée qu'elle ne l'imagine dans ce mouvement expansionniste. Comme le présentait déjà l'exposition du musée national Colonialisme, une Suisse impliquée, son rôle n'a pas été anodin, ni en Suisse, ni dans les pays concernés.
Le roman de Lolvé Tillmanns, en adoptant un regard féminin sur l'histoire de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, apporte de la nuance à un sujet souvent clivant.
– Vous êtes trop modeste, mon ami. La compagnie a parfaitement réussi sa transformation, vous êtes devenu un grand propriétaire terrien qui fait exploiter sa terre par les meilleurs métayers indigènes, sans plus se soucier de problématiques colons suisses. Que demander de plus ?
p. 309

Cette écriture, en rendant perceptible le poids des différences sociales, montre que les responsabilités sont davantage individuelles que nationales. Toutefois l'impact sur l'ensemble de la société, suisse dans ce cas, n'est pas négligeable. La scène finale, dans la Rue du Village-Suisse de l'exposition nationale de 1896, rappelle à cet effet l'influence de cette politique sur un imaginaire qui est toujours d'actualité.
« On se préoccupe généralement ici de la convenance qu'il y aurait à trouver par l'émigration des moyens d'existence à une partie de la jeune et active population suisse. Le trop-plein de cette population ne peut actuellement, en restant chez elle, arriver à une position aisée; elle se trouve ainsi forcément placée dans un état de malaise et de souffrance par lequel, dans un moment donné, elle pourrait être entraînée a dépenser, en manifestations politiques, une force et une énergie qu'elle ne sait où employer utilement. »
Extrait d'une lettre des deux banquiers fondateurs de la Compagnie genevoise des colonies de Sétif au ministre de la Guerre français, 1852
cité p. 43
Cette histoire lie un couple de banquiers genevois et une femme de paysan vaudois à quelques indigènes algériens de Sétif. Les destins individuels de ces femmes – et de ces hommes – que tout oppose sont plus intriqués qu'il n'y paraît.
– Ma chère, j'aimais bien cette idée de bons paysans qui cultivent de la bonne terre et de généreux missionnaires qui civilisent une contrée de naïfs et bons sauvages... mais force est de constater que nous peinons à recruter ces colons de qualité. Des ivrognes, des païens et des filles légères, rien de bon ne pourra sortir de cela. Il faut peut-être songer à un autre modèle.
– Comme... de se passer de colons et de faire travailler les indigènes sur nos terres, par exemple ?p. 200
L'exploitation coloniale de la compagnie ne répond pas aux mêmes finalités que la politique de peuplement voulue par l'Empire français. Il s'agit d'une entreprise purement capitalistique et, si elle peut s'enorgueillir d'un vernis charitable, ce n'est que bénéfice supplémentaire. L'autrice sait traduire l'asymétrie des conditions. La relation de dépendance dans laquelle le couple de banquiers tient leur domestique est représentative de l'exploitation coloniale. Pour assurer sa survie Lisette n'a pas le choix de s'opposer aux attentes démesurées de ses patrons. Cette soumission entretient elle-même un sentiment de dévouement illimité. Qui, trop souvent s'accompagne de l'exploitation sexuelle – favorisée par la dissymétrie des conditions économiques. Les fréquentes grossesses induisent une forte mortalité infantile, encore accrue par la vie austère de la colonie.
– Je le dis, je le dis, ma chère ! Votre trop bon cœur nous ferait perdre des sommes considérables ! C'est pour cela que les dames – même les plus merveilleuses dont vous êtes sans conteste – ne sauront jamais mener les affaires. C'est une chose d'homme de prendre des décisions difficiles.
p. 138
Lolvé Tillmanns relève un faible bénéfice que les femmes retirent de leur position centrale. Cette capacité à créer du lien leur permet de repérer les opportunités de sortir des situations désespérées. Ce n'est pas encore suffisant pour endiguer une misère trop souvent ignorée et dont la responsabilité est attribuée aux seuls démunis. Quelques uns ne sont pas dupes et perçoivent que les conditions d'existence sont la cause de la pauvreté. Un pasteur engagé, un journaliste essaient de faire entendre cette voix discordante, mais ils ont tôt fait d'être sommés de se taire. En Algérie, les indigènes perçoivent que l'habitat destiné aux colons n'est pas adapté aux conditions locales et, de fait, les nouveaux arrivants sont décimés. Alors que la compagnie corrige son modèle d'affaires, mais la France, qui a d'autres buts, poursuit sa politique de peuplement. Cette divergence se ressent jusqu'aujourd'hui dans l'analyse du fait colonial.
L'autrice excelle à montrer la résilience des femmes et leur capacité à s'appuyer les unes sur les autres dans ces pages vibrantes d'émotion.
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Rafael Wolf pour RTS culture
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