L'envers du temps

Stegner Wallace. L’Envers du temps. Editions Gallmeister, Totem, 2025.

De retour à Salt Lake City pour un dernier hommage à Tante Margaret, après 45 ans d'absence, Bruce Mason est confronté à la mémoire d'une adolescence douloureuse.

Son enfance avait été une maladie qui n'avait pas produit d'anticorps. Il suffisait d'omettre un instant de lui appliquer humour ou ironie pour qu'elle s'enflamme aussitôt comme une sinusite chronique.
Ce qui était injuste – son père n'était pas toujours comme cela. Il était tout aussi possible de se souvenir de moments où cet homme avait rempli son fils d'admiration et de fierté. Ce fils était-il un incurable rancunier ? Allait-il poursuivre le pauvre diable de sa haine comme s'il n'avait pas survécu à son adolescence ?

p. 77-78


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Wallace Stegner (1909-1993) lui-même est arrivé dans la capitale de l'Utah en 1921 et, comme Bruce, découvre enfant cette ville imprégnée de culture mormone. Ce n'est pas tellement la rigueur religieuse que Mason a fui mais l'enfance d'un couple dysfonctionnel et un père impliqué dans les affaires les plus louches.

Il avait presque dépassé la maison et se tordait déjà le cou pour voir l'angle de rues et la bâtisse obscure. C'est alors qu'il enfonça la pédale de frein car il ne voulait pas distancer ce qui lui revenait soudain en tête, vivace et intact, astucieusement éclairé. En même temps que cela prenait forme, il y apporta des améliorations, des développements, Peaufinant narration, paroxysme et dénouement. À peine cela lui apparut-il, qu'il travaillait déjà à le transformer de tableau en récit.

p. 183

De la vie de Bruce, l'auteur révèle peu. Devenu ambassadeur spécialiste du Moyen-Orient, il a réalisé ce rêve américain particulièrement vivace dans l'Ouest. Désormais retraité, il reçoit néanmoins un mandat qui lui procure une échappatoire : sitôt le service funèbre achevé il pourra retourner en Californie.
Lors de ce court séjour en Utah Mason parcourt les rues au volant de sa voiture, revenant souvent sur sa route à la recherche des lieux de sa jeunesse. Bien que les bâtiments et les espaces aient profondément changé, un carrefour suffit à réactiver sa mémoire. Bruce se libère peu à peu de ce passé, choisissant ce qu'il préfère laisser dans l'ombre et ce qu'il désire exprimer avant de l'enfouir. Étrangement, le passé de la prohibition est plus consistant que le présent et même que toute sa vie active.
En enterrant Tante Margaret – dont on ne saura rien –, Mason peut enfin se séparer de son père, depuis longtemps décédé, soldant toute son animosité.

Site de Gallmeister
André Clavel pour Le Temps