Viens Élie

Sollberger Jonas. Viens Élie. Minuit éditions, 2026

Photo de THLT LCXsur Unsplash


viens Élie un grand arbre un hêtre un pin sylvestre suis-moi je veux te montrer quelque chose et si seulement Élie pouvait prendre de l'élan comme Moïse quitter le sol se jeter dans l'air puis sauter de branche en branche et voler jusqu'aux cimes

p. 98

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Ce premier roman de Jonas Sollberger oppose également lumière et obscurité. À la suite de son oiseau coloré Moïse, il nous emmène au cœur de la forêt. Élie est à la veille du recrutement, le jour dont le père attend qu'il en fasse un homme. Un jour qu'Élie craint, lui qui est attaché à l'oiseau dont il prend si soin qu'il l'a emmené dans l'ombre de la forêt pour échapper à la canicule. Un univers qui lui rappelle les sorties avec sa mère et sa sœur. Un monde de dangers également, celui des prédateurs, celui de l'obscurité. En recherchant Moïse, Élie s'expose à la peur de la nuit.

c'est sans doute là que Moïse se trouve viens au milieu de la forêt sur un arbre viens Élie un grand arbre un hêtre un pin sylvestre suis-moi je veux te montrer quelque chose et si seulement Élie pouvait prendre de l'élan comme Moïse quitter le sol se jeter dans l'air puis sauter de branche en branche et voler jusqu'aux cimes alors Élie pourrait enfin retrouver Moïse et Moïse se réjouirait tellement de voir Élie et Élie se réjouirait tellement de voir Moïse

p. 98


Un roman sans virgules, et presque sans points, poétique enchevêtrement qui oppose l'envol de Moïse et le repli intérieur d'Élie. Jonas Sollberger tisse ses mots comme les broussailles dont la soeur montre les feuilles à Élie elle dit que ce sont des mots puis elle montre les tiges et dit que ce sont des phrases puis elle montre les branches qui sont des paragraphes et dit que tout se passe en même temps que ça va dans tous les sens qu'on ne peut pas s'en sortir qu'on ne sait même pas par où commencer (p. 35)
Cette broussaille et cette forêt, riches d'une nature foisonnante, sont à l'image de la vie qui s'ouvre à Élie; à lui de prendre son élan…



Site de l'éditeur
Julien Burri pour Le Temps

Muller-Colard Marion. Le complexe d’Élie, politique et spiritualité. Labor et Fides, 2016

Jonas Sollberger mentionne son éducation dans une communauté évangélique pour caractériser son écriture, qu'il dit proche de la prière. Dans ce contexte, le choix de « Élie » n'est certainement pas anodin si l'on se réfère à l'essai de la théologienne Muller-Colard. Une réflexion sur l'articulation du soi le plus intime à sa présence au monde, celle de la spiritualité au politique.
Élie, désabusé en constatant qu'il ne pourra pas être meilleur que ses pères, entreprend un long voyage et se réfugie dans une caverne. Cette fuite est tentante dans un monde actuel peu désirable. L'autrice évoque son attrait pour la vie néo-rurale et le piège de s'y enfermer.

Le complexe d'Élie menace donc mon élan vers le monde. C'est lui qui, en définitive, me fait investir pour tout lieu mon nid d'aigle : ce lieu qui me préserve de la potentialité de l'échec.

P. 60

L'oiseau Moïse, comme la théologienne, pointe la hauteur pour s'affranchir de nos craintes. Une ouverture pour partager son émerveillement de la découverte de Jésus, figure qui rompt avec les injonctions du Dieu-Père et surprend continuellement ses contemporains en les incitant à s'accepter tels qu'ils et elles sont.
Une humilité capable de rendre la démocratie désirable, selon Marion Muller-Colard.

Contrairement à la pure verticalité de la monarchie et de la tyrannie, la démocratie propose de penser l'organisation du vivre-ensemble dans l'horizontalité d'une concertation. C'était ça également, la révolution de l'Évangile. C'était passer du Dieu-Roi au Dieu-frère, du Souverain à celui qui garantit la souveraineté de chacun.

P. 91