Un moment orange

Illustration : Anne Loch, AL Z 29, 1997

Legré Simon. Un moment orange. Les Editions Noir sur Blanc, 2026

Sur la rive droite, une silhouette jaillit de la mangrove, le socle des racines la soulève, l'obscurité dévore ses vêtements.
Je me reconnais en elle.

p. 9

Dès l'incipit, le ton est donné d'un verbe intense qui répercute les émotions. La tache d'humidité apparue dans la salle de bains semble dévorante. Elle est simultanément porteuse d'un imaginaire protecteur. Sa forme évoquant le Pérou permet de s'y évader au risque de s'entrelacer dans ses luxuriantes forêts.

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C'est que simultanément le narrateur a été prié de faire un test approfondi suite à un bilan sanguin car subsiste un petit doute sur le VIH. L'attente du résultat est aussi anxiogène que communiquer à propos de cette incertitude.
Alors que le père du narrateur intervient pour rafraichir son studio, se noue une chorégraphie de gestes réparateurs en dissonance avec son état intérieur. Métaphore des interactions, le traitement de la tache que l'aîné voudrait voir dissoute alors que sa riche texture divertit les pensées du quadragénaire.

Il a jeté un désordre chimique sur la tache : à la voir si laquée, réduite à une disparition possible, je me dis qu'elle pourrait se refermer. J'aurais dû le distraire au moyen d'une autre perspective, inventer un détour, lui interdire ce mur. Si le Pérou s'en va, je ne serai plus dans l'épaisseur des siècles, mais dans ma salle de bains.

p. 44

Ecriture poétique qui traduit la complexité voire une certaine confusion de la pensée. Tension des mots qui se relâche lors de la confirmation de la séropositivité. Une étape marquée par le recouvrement de la tache par de la peinture orange en écho aux gélules thérapeutiques.

Comme si je pouvais m'endormir. Je n'ai ni film, ni livre pour rêver ce soir, juste ma certitude qu'en laissant cette attente parler, je n'arriverai pas à l'imaginer partagée. Eux seraient contents de m'éclaircir l'esprit en venant parler à mes émotions, avec de grands sois fort, encore juste quelques heures, si ça se trouve tu n'auras rien; ils le diraient surtout pour eux mais pas pour moi, tout en pensant m'accompagner. J'ai peut-être cette cruauté envers moi-même de me dire qu'être seul, demain, c'est un peu le prix fort que je m'impose de payer. Car, après tout, c'est de moi qu'il s'agit, et je n'ai besoin de personne pour recevoir, en une parole, ce que ces heures, ces jours entiers ont fini par accumuler.

p. 76-77

L'angoisse de l'attente se résorbe ; la réalité du virus s'installe et transforme à jamais la relation aux autres, même lorsque celle présence est déclarée indétectable.
Bien que les progrès de la médecine aient transformé les perspectives des porteurs du VIH, ses conséquences restent stigmatisantes. Le roman de Simon Legré traduit aussi cette évolution en soulignant l'impact intime de la maladie dans un parcours de vie.



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Les Midis de culture
Julien Burri pour Le Temps