Le héron et son double
Quarante ans : pas de couple, pas d'enfant, pas d'emploi. J'observe la fête, cet espace-temps fragile. C'est un monde habitable. C'est beaucoup. Je décide d'aller voir au-dehors si le héron y est.
p. 182
À la quarantaine, Simon, le narrateur, éprouve un certain décalage avec les injonctions de la réussite. Il s'est fait viré d'un travail de journaliste qui le contraignait à manipuler le désespoir et la folie du bout de la souris.

Il peut heureusement compter sur un dense réseau d'ami·e·s, filet qui le soutient. C'est toutefois son animal-totem, le héron, et sa connivence avec Sebastião qui lui sont essentiels.Nous empruntons chaque fois l'étroit pont de bois qui l'enjambe. Un bref détour, avant de poursuivre le long du lac.
Un jour d'hiver, l'étang est gelé. Nous nous arrêtons net, à deux mètres du héron qui marche sur la glace, son reflet en miroir. Une patte après l'autre, sans dire un mot. Nos respirations embuent l'espace, pas la sienne. Il se déploie finalement, et s’envole, pour s'éloigner juste ce qu'il lui faut et atterrir là-bas, entre les roseaux.p. 43-44
Il y a une force poétique dans la manière dont Matthieu Ruf raconte la vie contemporaine. Sa description de nos attentions dispersées, notamment par les informations, illustre le non-sens qui en résulte.
Contre toute rationalité, Simon choisit la danse pour rebondir. Il ancre son corps dans le sol, en ressent tout le potentiel, comme le héron s'approprie l'espace. Autant le lien à Sebastião le relie à l'humanité, celui, plus impondérable, entretenu avec le héron, le met en harmonie avec lui-même. Danseur, Matthieu Ruf exprime avec sensibilité la richesse du langage corporel. Un bel élan pour transcender la lassitude d'un monde dans l'impasse.Des cervicales courbées, des ganglions suractivés, des regards absents, tous ces bipèdes en état de vigilance, recroquevillés dans le vacarme. J'en fais partie, souvent.
p. 151
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Julien Burri pour Le Temps
Prix du Livre de la ville de Lausanne, éd. 2026