Babylon Berlin

Jysch Arne, Babylon Berlin, Glénat 2018.

L'adaptation du roman de Volker Kutscher permet un voyage dans le temps et dans l'espace : retour à Berlin à la fin des années 1920. L'inspecteur Gereron Rath, arrivant de Cologne, est confronté au cosmopolitisme de la capitale et à une organisation policière tentaculaire. Arne Jysch a particulièrement soigné l'authenticité des lieux et choisit des lavis gris pour nous mettre dans l'ambiance.
Un univers visuel qui nous place du côté de l'autorité permet un autre aperçu du Berlin de l'entre-deux-guerres.

Site de l'éditeur
Caroline Delphin pour planète BD

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Rachel et les siens

Arditi Metin, Rachel et les siens. Grasset, 2020.

C'est dans un conte qu'Arditi nous fait entrer. Un parcours dans le XXe s. dont la toile de fond est la Palestine. L'héroïne, Rachel, est née dans une famille séfarade de Jaffa qui, de longue date, partage le même destin que les Khalifa, leurs voisins chrétiens arabes. Anglais et Français convoitent les territoires de l'Empire ottoman en dislocation. Les Britanniques y voient une opportunité de résoudre le problème juif en Europe. L'établissement d'un foyer national juif en Palestine promis dans la Déclaration Balfour donne un espoir à des femmes et des hommes discriminés de retrouver une dignité. C'est cette nouvelle vie pour Rachel et ses voisins, que l'écrivain nous fait partager.

Le nouveau Royaume ! Une ville aussi juive que pouvait l'être une ville, juive comme l'était Jérusalem deux mille ans plus tôt, à l'époque du Temple... Une ville qui incarnait l'avenir, la liberté, l'honneur du peuple juif... Alors, au moment de la prière, il ne prononçait pas le rappel de Jérusalem mais disait, pour lui-même, ces mots impardonnables : « L'an prochain à Tel-Aviv. » Jusqu'au jour où, pris par l'enthousiasme d'avoir vu une rue entière de Tel-Aviv se construire en quelques semaines, il s'oublia, cria presque la phrase litigieuse à la table du seder et fut convoqué par le Conseil de sa synagogue…

p. 162

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L'anomalie

Le Tellier Hervé, L'anomalie. Gallimard, 2020.

Le jury du Goncourt a retenu un roman aussi addictif que troublant pour son édition 2020. En situant les événements dans un proche avenir, Le Tellier peut considérer notre présent avec des notes espiègles.

Tous les vols sereins se ressemblent. Chaque vol turbulent l'est à sa façon. Il est 16h13 quand le vol AF006 Paris–New York, au sud de la Nouvelle-Écosse, voit se dresser devant lui la barrière ouatée d'un immense cumulonimbus.
Le front nuageux se lève, et vraiment vite. Il est encore à un quart d'heure de navigation, mais il s'étend au nord comme au sud sur des centaines de kilomètres, en arc de cercle, et plafonne déjà à près de 45 000 pieds. Le Boeing 787, qui vole à 39 000 et allait amorcer sa descente vers New York, ne saurait y échapper et le cockpit connaît une brusque agitation. Le copilote compare les cartes et le radar météo. Le large front froid nuageux n'était pas signalé, et Gid Favereaux n'est plus seulement surpris, il est franchement inquiet.

p. 49



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La pensée blanche

Thuram Lilian, La pensée blanche. Philippe Rey, 2020.

De son passé de footballeur Lilian Thuram a conservé une notoriété qui l'expose. Sa carrière sportive dans l'équipe dite Black, Blanc, Beurs, victorieuse aux Championnats du monde 1998, une qualification utilisée pour défendre une image de la France multiethnique tranche avec la nécessité de son engagement antiraciste. Par le biais d'une Fondation à son nom, le footballeur est un ardent militant de l'égalité des chances.
Comme de nombreux Français ultramarins, Thuram a découvert sa couleur de peau en arrivant en métropole. Cette prise de conscience, pour lui à 9 ans, a été douloureuse. Les témoignages des Français des territoires d'outremer qui découvrent la métropole convergent : leur couleur de peau en fait des étrangers. À l'inconfort d'un environnement peu familier s'ajoute le sentiment d'être considéré comme de citoyens de seconde zone.

Cette idée commune et perverse de Jules Ferry nous colonisons, par devoir, des peuples qui devraient nous en remercier fait consensus. Elle est enseignée dès l'enfance [...]

p. 99

Pour Lilian Thuram, c'est une évidence d'utiliser sa célébrité pour promouvoir une cause qu’il compare à celle des femmes. Les droits, qu'elles ont obtenus, c'est en les conquérant ; il luttera. Ce combat toutefois s'avère ardu : sous le projecteur des médias, ses écarts passés et présents sont scrutés pour lui être reprochés. Il exercerait un racisme anti-Blancs en abusant de sa notoriété et des avantages qu'elle lui a procurés.

Le châtiment des quatre piquets – Tableau de Marcel Verdier, 1843wikimedia commons

Marce Verdier le_chatiment_des_4_piquets
Dans son essai, Thuram. détaille les causes historiques qui ont conduit aux inégalités socio-économiques dont souffrent les non-Blancs. Il est irréfutable qu’ils subissent des discriminations et qu'ils sont perçus comme a-normaux. Il est tout aussi évident que les Blancs bénéficient de privilèges dont ils ne peuvent pas éprouver entièrement l'étendue. Cette situation est le fruit d'un développement basé sur des concepts établis en Europe et qui ont accompagné les Européens dans leur conquête du monde. Les conditions économiques qu'ils ont imposées à leur avantage ont assuré la perpétuation des inégalités.

À la question les Blancs sont-ils au courant de ce que les non-Blancs vivent ? » il me semble qu'il faut répondre «oui», même si je ne crois pas que les Blancs puissent mesurer le poids de ce que c'est qu'être non-Blanc. Les Blancs, au plus profond d'eux, connaissent la réalité, mais ils ne vont pas assez loin dans le raisonnement pour réellement saisir ce que cela signifie d'être traité comme un non-Blanc.

p. 158

Aujourd'hui, l'épuisement de la planète, essentiellement dû au mode de vie occidental, prolonge le débat sur la légitimité des Blancs à administrer la Terre. L'échec de l'égalité de traitement de tous les humains ne discrédite pourtant pas, à mon sens, la promotion de valeurs universelles : démocratie, respect de l'environnement notamment.
Dans son essai, Thuram panache sources universitaires, opinions parues dans diverses revues et expériences personnelles. En utilisant «la pensée blanche» comme sujet de certaines assertions, il donne l'impression d'un projet délibéré de nuisance. Comme il le mentionne toutefois, c'est premièrement l'accaparement des richesses qui était visé par l’expansionnisme européen et non le déni de légitimité des “indigènes”. Les conséquences sociales, certes non négligeables, certes perpétuées sans raison, sont plutôt des effets secondaires que l’on a essayé maladroitement de justifier moralement a posteriori. Thuram note que dans l'histoire des hommes et des femmes se sont opposés au colonialisme, au nom de la dignité de tout humain, mais que Bartolomé de Las Casas et Georges Clemenceau notamment n'ont pas été entendus.
Cette forme accusatrice renforce la réputation de Thuram d'être un donneur de leçons. Elle répond peut être à la blessure profonde ressentie que seul un non-Blanc peut éprouver. D'autant moins que la ségrégation des couches populaires vise à diviser les précarisés pour éviter leur rébellion. Le Noir devient alors bouc-émissaire... surtout s'il a l'outrecuidance de s'exprimer publiquement.

Site de l'éditeur
Fondation Lilian Thuram – éducation contre le racisme
Kiffe ta race – Rokhaya Diallo et Grace Ly reçoivent l'auteur

La vie joue avec moi

Goli Otok – wikimedia commons

Grossman David, La vie joue avec moi. Seuil, 2020.

L'image occupe une place centrale dans ce nouveau roman de David Grossman. L'image, et non l'imaginaire, qui est capable de figer l'intensité des sentiments et de les ancrer dans la mémoire. C'est parce que les violences subies par Véra n'ont pas pu être posées qu'une fatalité semble planer sur la famille, en particulier sur les femmes Nina et Guili, sa fille et sa petite-fille.
Le film qu'elles préparent avec Raphaël, le beau-fils de Véra, ouvre une autre perspective. Les rushes produits lors de son tournage devront être élagués pour rendre l'histoire compréhensible. Ce sont pourtant les scènes rejetées celles qui entrainent un changement de focale et la révision du scénario qui sont les plus prometteuses.

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Mourir, partir, revenir

Abī Rāshid Zaynah, Le jeu des hirondelles : mourir, partir, revenir, [Nouvelle édition]. Cambourakis, 2020.
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Peu importe qui était Florian.
Dans un pays où le programme d'histoire dans les livres scolaires s'arrête,
comme les souvenirs de ma grand-mère,
le 13 avril 1975, il a contribué à transmettre un fragment de notre mémoire.

p. 209

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