Moissons funèbres

Ward Jesmyn. Les Moissons Funèbres. 10/18 Globe, L'école des loisirs, 2016

Le privilège de recevoir une bonne éducation et la perspective de grimper un jour l’échelle sociale, je les devais aux mains de ma mère et à son inexorable coup de balai. Tout cela était injuste.

p. 230

Le récit autobiographique de Jesmyn Ward donne un éclairage vibrant sur le racisme ordinaire aux États-Unis. En pleine vague provoquée par la mort violente de George Floyd et le flux d'images symboliques qui l'a suivie, ce texte témoigne de l'importance de l'estime de soi. Lire plus…

L'Arabe du futur

Sattouf Riad, L'Arabe du futur, Tome 1 – Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), Allary Éditions, 2014

Arabe futur no1
Fils d'une Bretonne et d'un Syrien venu étudier en France, le jeune Riad est confronté au nationalisme de son père. Ce dernier, détenteur d'un doctorat en histoire, est convaincu de pouvoir faire évoluer le monde arabe en lui apportant l'éducation. Il postule donc à des postes en Libye puis en Syrie où sa famille le suit. Bien qu'ayant apprécié la liberté offerte par la société occidentale, française en l'occurrence, son obsession de la réussite l'aveugle. Impossible pour le père de percevoir les dérives autoritaires de Mouammar Kadhafi et de Hafez Al-Assad.
Dans le premier volume, qui se rapporte à ses six premières années de vie, Riad Sattouf représente un monde dont il perçoit les incohérences. La violence entre pairs, la cruauté envers les animaux sont des éléments qui le retiennent à l'intérieur, dans le monde des femmes. Son père le voudrait viril, même si lui-même ne se montre pas très courageux quand il s'agit de protéger la famille restreinte. Pris entre les rêves de grandeur du père et la réalité d'une vie confinée dans un environnement hostile dont il ne maîtrise pas la langue, Riad évolue dans un contexte incompréhensible pour un enfant. Il voit sa mère s'étioler en se conformant aux injonctions d'un mari soumis à la loyauté familiale, dans le sens large du cousinage au détriment du couple.
Par son langage direct, Sattouf semble régler un compte avec son père. S'il ne l'épargne pas, il s'en prend bien plus sûrement à tous les convaincus de leur supériorité, à tous ceux qui sont aveuglés par leur idéologie.

Ma passion pour mon moyen d'expression m'a sauvé.

RTBF – 28.11.2018


Entrer sans frapper RTBF

Les toupies d'Indigo Street

Gagnière Guillaume. Les toupies d'Indigo Street. D'autre part, 2020.

La filiation de ce premier texte publié de Guillaume Gagnière avec l'œuvre de Nicolas Bouvier est revendiquée. L'auteur nous apprend que l'essence du voyage est plus profonde que la collection d'instantanés qu'il nous offre, soigneusement colorés par une langue savoureuse. Le cisèlement des phrases révèle l'influence de son prédécesseur.
blogEntryTopper Lire plus…

Sur ses pas

Vuillème Jean-Bernard. Sur ses pas. Roman. Zoé 2015.

D'où vient la clé que Pablo Schötz trouve peu après ses soixante ans ? Quelle porte ouvre-t-elle ? Ses interrogations l'amènent à retourner dans chacun des lieux où il a été domicilié.

On ne se débarrasse pas de l'enfance, on aimerait toujours baigner dans cet horizon immense, ce temps si vaste, mais il se perd dans cette éternité et on ne le retrouve pas en revenant sur ses pas. Schötz marche vers l'adresse où il a passé les dix premières années de son existence. Il foule le sol de ses premiers pas, longe le trottoir sur lequel un petit garçon poussait sur les pédales de son tricycle. Ce petit garçon n'existe plus, c'était lui, Schötz, on ne le verra pas aujourd'hui reprendre ses anciennes chevauchées sur son tricycle, même adapté à sa taille adulte

p. 26


Lire plus…

Finis Terrae

Tiberghien Gilles A. Finis Terræ : Imaginaires et imaginations cartographiques. Bayard, Le rayon des curiosités. 2007.

Le sous-titre de cet essai ne pouvait qu’éveiller ma curiosité. La diversité graphique des cartes traduit une signature nationale de ces outils de référence. La volonté humaine de contrôler chaque parcelle de la planète Terre conduit à une saturation d'informations sur les territoires qui implique de trouver des subterfuges pour les communiquer. Le choix de représenter, ou non, certains éléments du paysage renforce leur participation à l'identité culturelle.
Mais aussi exhaustives soient-elles, les cartes laissent une part de mystères en donnant à imaginer leurs interstices.

[Les] cartes purement fictives parlent aussi de nous, mais plutôt de la disposition de notre esprit à comprendre le monde où nous pourrions vivre plus que celui où nous vivons vraiment, même si l’un n'est parfois que le prolongement de l’autre.

p. 16

Ces représentations graphiques de l'espace ont historiquement servi à illustrer le monde, mêlant représentations schématiques et illustrations picturales. Les portulans et les cartes ont servi à décrire les voies maritimes et terrestres. Ce support de planification tend aujourd'hui à être remplacé par des assistants de navigation qui occultent la connaissance du territoire en livrant leurs itinéraires préétablis.
Aussi actuelles soient-elles les cartes sont toujours en décalage avec la réalité, labile par essence. Tiberghien rappelle que certaines cartes ont accrédité des hypothèses, notamment le passage du Nord Ouest entre le Pacifique et l’Atlantique, induisant en erreur d'éminents explorateurs.
Dans son essai l'auteur s'intéresse à la genèse des cartes actuelles et à leur fonction de support à la compréhension de l’espace. Il fait une grande place à l'utilisation des concepts cartographiques dans l'art, en particulier en ce qui concerne l'œuvre de
Robert Smithson connu pour ses interventions dans le land art. Ces incursions permettent à Tiberghien de questionner les cartes comme support de représentation d'une réalité et comme déclencheur de notre imaginaire.

Toute carte est un rapport complexe entre temps et espace : le temps de la production et celui de la lecture d’une carte, le temps où se situe le cartographe, son univers culturel et historique et celui de l'utilisateur de la carte lié à des préoccupations souvent très pragmatiques, etc., bref la combinaison d'un ensemble de paramètres que résume bien la formule entourée d’un cercle au sommet d’une flèche qui, sur certains indicateurs, pointe un endroit précis du plan : « Vous êtes ici», sous entendant, ipso facto, « maintenant ».

p. 188



Projet Finis Terræ sur l'Île d'Ouessant

blogEntryTopper

Le Nouveau Testament sans tabous

Butticaz Simon. Le Nouveau Testament sans Tabous. Labor et Fides 2019.

Dans son dernier essai, Simon Butticaz aborde sept thématiques entre sciences sociales et théologie. Ces problématiques conduisent trop souvent à des prises de position dogmatiques, des avis tranchés préjudiciables à l'expression d'une foi fluide donc vivante. Il ne s'agit pas de s'adapter à une mode mais d'accueillir les mutations d'un corps social.

[Qui] dit lecture critique des Écritures ne vise pas en premier lieu une déconstruction des discours, des pratiques et des valeurs que les auteurs bibliques portent au langage. La critique n’est pas, en premier lieu, celle de la Bible. Ce sont nos préjugés de lecture, nos projections sur les textes, nos horizons d'attente que l’exégèse prend pour cible : l’interprétation critique est un geste d’émancipation ; elle libère la Bible du corset des idéologies qui en retiennent le sens captif et qui en tordent le «nez de cire », selon la jolie expression de Martin Luther. On l’aura compris : il n’y a de lecture respectueuse de la Bible qui ne soit premièrement critique... du lecteur et de la lectrice !

p. 23-24

En étudiant des questions politiques et sociales actuelles au regard des textes bibliques, Simon Butticaz montre la force que peut dégager l'Évangile indépendamment de citations réductrices. Son chapitre "le tombeau était-il vide ?", plus fondamentalement théologique, ose interroger sur le cœur de la croyance chrétienne, la foi en la résurrection, la résurrection de la chair (carnis resurrectionem) précisent même certains credo.
L'auteur se réfère aux textes de manière critique pour ouvrir toutes les portes. Sa conviction est qu'une foi vivante n'a de sens que si la croyance n'est pas aveugle. La compréhension, par la recherche active de sens, devient acte de foi. En abordant ces tabous notamment la place de la femme, l'homosexualité ou l'esclavage, Simon Butticaz se garde bien d'un relativisme social moderne, qui s'opposerait à une morale conservatrice. Il conserve à l'esprit que la Bible ne contient pas les réponses toutes faites à des problématiques contemporaines et que les valeurs actuelles ne peuvent pas servir de clé de lecture de ce corpus de textes. Son exégèse rigoureuse, parfois subtile, atteint son objectif de nourrir la réflexion.

Le site de l'éditeur
Présentation du livre par l'auteur
Interview de l’auteur sur reformes.ch
Antoine Peillon pour La Croix